PRÉCONTINENT


PRÉCONTINENT
PRÉCONTINENT

La marge externe des continents, actuellement recouverte par l’océan, n’est pas seulement la transition entre deux types de paysages: elle est originale, aussi bien par son plan et ses formes que par l’usage que l’homme peut en faire. Notre époque est celle où l’exploitation du précontinent, longtemps fondée sur une déprédation incontrôlée, est devenue plus rationnelle et plus raisonnable, permettant ainsi d’en tirer une part moins négligeable et plus constante des subsistances, des matériaux et de l’énergie dont nous avons besoin.

On désigne du nom de précontinent, ou marge continentale, deux éléments bien distincts: d’une part, le plateau continental , qui est la partie submergée, et remodelée par la mer, du continent; d’autre part, la pente continentale qui est le raccord entre le continent et l’océan, autrement dit entre les reliefs qui sont l’expression topographique des lambeaux de l’épaisse croûte continentale et les vastes régions situées 4 000 m plus bas, dont le substrat est une croûte beaucoup plus mince, de nature océanique (cf. géologie SOUS-MARINE).

Bien que le terme de précontinent soit assez souvent étendu à toutes les régions submergées dont le substrat est de nature continentale, on le prendra ici au sens, plus restreint, de marge continentale en bordure d’un océan, en excluant donc les mers épicontinentales intérieures, comme la mer du Nord ou le golfe Persique (cf. mers ÉPICONTINENTALES). Les mers bordières franches, comme la mer Celtique, y seront au contraire englobées, puisque largement ouvertes vers l’océan et bordées par une pente continentale. Par ailleurs, la définition retenue exclut aussi les plateaux et pentes bordant les arcs insulaires de pleine mer, bien que ces régions aient, jusqu’à un certain point, une évolution de même type que celle du précontinent proprement dit.

Dès lors qu’une cassure se produit au sein d’un continent et que deux fragments s’éloignent l’un de l’autre tandis qu’entre eux se développe un océan [cf. TECTONIQUE DES PLAQUES], un précontinent naît au bord de chaque fragment. Le rebord du lambeau continental s’affaisse et les eaux océaniques s’y installent; mais il n’acquiert pas d’emblée une individualité géomorphologique, qu’il n’atteindra que progressivement par l’effet des processus littoraux et prélittoraux. Le plateau continental ne sera formé que peu à peu, par l’action conjuguée de l’érosion des reliefs et du comblement des parties déprimées du paysage ennoyé. Quant à la pente née de la cassure, elle subira longtemps des remaniements tectoniques, jusqu’à ce qu’elle atteigne un équilibre géophysique qui ne sera plus ensuite remis en cause que par des apports plus ou moins continus de sédiments qui l’enroberont et la feront progresser vers le large.

Pour chaque période de l’histoire géologique du plateau, la limite de celui-ci du côté du continent peut varier grandement, parfois à un rythme très saccadé, en fonction des variations, générales ou locales, du niveau de la mer. La pente, cette sorte de falaise qui la limite du côté des reliefs continentaux subsistants, est donc multiple et l’on peut distinguer parfois jusqu’à une vingtaine de pentes élémentaires. Mais l’une d’entre elles est généralement mieux marquée et constitue la plus authentique limite interne du plateau continental.

L’état actuel du niveau de la mer est éminemment transitoire: la côte actuelle n’a pas de valeur durable comme frontière du précontinent, et il ne serait pas absurde de retenir plutôt la principale falaise interne, celle au-delà de laquelle subsistent des reliefs appréciables. Mais la multiplicité fréquente des falaises et le fait que dans bien des cas la principale d’entre elles soit assez profondément submergée obligent malheureusement à considérer le littoral actuel comme la limite la plus commode. On voudra bien, cependant, garder à l’esprit que tantôt les reliefs continentaux se prolongent sous la mer (au sud de la Bretagne, par exemple), tantôt le plateau continental émerge en partie en formant une plaine littorale (dans le sud-est des États-Unis, par exemple).

Les éléments essentiels du précontinent (fig. 1) sont donc séparés par des ruptures de pente:

– Le front des reliefs continentaux marque la limite jusqu’à laquelle le modelé littoral et sous-marin l’a emporté sur le modelé subaérien.

– Le plateau continental , avec son prolongement éventuel, la plaine littorale, constitue le replat marginal du continent; il est dominé par un modelé littoral qui s’étale sur toute la zone altitudinale dans laquelle se sont tenus les niveaux marins successifs; c’est, au sens géométrique du terme, le «lieu» des littoraux tertiaires et quaternaires (en général, les traces des littoraux plus anciens sont aujourd’hui enfouies); sa pente est généralement très faible.

– L’accore est la rupture de pente, généralement assez brutale, qui termine le plateau vers le large.

– La pente continentale est une dénivellation de l’ordre de quatre kilomètres, acquise en une cinquantaine de kilomètres de large; elle comporte généralement plusieurs parties, distinguées par leur pente moyenne ou leur degré de ravinement; mais seuls sont représentés à peu près partout un secteur médian, en forte pente, qu’on peut appeler l’«abrupt continental» et un secteur inférieur, sorte de glacis d’accumulation en pente modérée, qu’on peut désigner par le terme «rampe continentale» et qui se raccorde avec les plaines abyssalles soit par une diminution progressive de la pente, soit par une rupture de pente.

En fonction de leur degré de maturité, de la structure du continent, des contraintes tectoniques subies, des caractéristiques zonales de l’érosion continentale et des eaux marines, les précontinents sont d’aspects très variés. Pour comprendre cette diversité, il convient, avant d’établir un classement raisonné des types de précontinents, d’examiner les mécanismes de sédimentation et d’érosion qui les ont façonnés.

1. Les mécanismes

L’aspect actuel des précontinents résulte de la sédimentation et de l’érosion qui les ont affectés depuis une dizaine de millions d’années; le bilan de la morphogenèse diffère d’une région à l’autre en fonction de l’influence respective de ces deux facteurs, qui est un fait zonal, lié essentiellement aux conditions climatiques. L’intervention, nulle part négligeable mais partout lente, des faits tectoniques est elle-même liée assez fréquemment, sur les plateaux continentaux, à des mouvements isostatiques provoqués par une surcharge glaciaire dans un passé assez récent et, là encore, le lien avec les conditions climatiques est net. Il n’est donc pas absurde de fonder une classification des précontinents sur la zonation des climats sous lesquels ils ont été façonnés, même si, au sein de chaque classe, le degré de maturité est affaire d’ancienneté, de stabilité, et donc de géotectonique interne.

Certes, les climats ont fréquemment varié pendant la période dont les formes actuelles portent témoignage; mais les variations, récurrentes, ne se sont faites dans chaque zone que de part et d’autre d’un état moyen qui conserve une valeur zonale.

Ces conditions climatiques ont gouverné le modelé subaérien acquis par les plateaux continentaux pendant leurs périodes d’émersion, en permettant la désagrégation des roches affleurantes et le transport des débris par les eaux courantes ou le vent. Par là, elles ont aussi déterminé la fourniture de sédiments terrigènes aux régions submergées, notamment à la pente continentale et aux plaines abyssales. Surtout, elles ont conditionné la nature des sédiments marins et leur disposition sur le fond par leur influence sur l’équilibre chimique des eaux de mer, sur la vie que celles-ci abritent et sur leurs mouvements.

La sédimentation marine

L’eau, la vie et les déplacements de matériaux

C’est sur les plateaux continentaux que les eaux océaniques présentent le plus de particularités: seules les couches superficielles s’y étendent, et ce sont celles où les variations de température et de salinité sont les plus marquées. L’influence de la lumière, qui diminue rapidement avec la profondeur, ajoute un motif de diversification des conditions de vie. Enfin, la variété de nature du fond, associée à ces conditions de température, de salinité et d’ensoleillement, crée un grand nombre de «niches écologiques» bien caractérisées, occupées chacune par un petit nombre d’espèces vivant en association. Toutes ces espèces végétales et animales sont, sur la plupart des plateaux continentaux, fortement affectées par les variations saisonnières de leurs conditions de vie, et, dans les cas extrêmes, la mortalité annuelle est considérable. Aussi la production de débris organogènes est-elle particulièrement importante. La faible solubilité des carbonates dans les eaux relativement tièdes ou chaudes de la plupart des plateaux continentaux y favorise les organismes à test calcaire, dont les coquilles, carapaces, spicules, par exemple, contribuent largement à la formation des sédiments.

La circulation latérale des matériaux est importante sur les précontinents: les mouvements de l’eau y sont suffisamment rapides, en général, pour permettre le transport des limons et même des sables. Les courants les plus rapides sont ceux dus aux marées, mais les courants généraux des océans, accélérés quand il franchissent des fonds médiocres, peuvent aussi façonner très activement certains précontinents, comme le fait le Gulf Stream devant les côtes de Floride et de Georgie. Les courants transportent les éléments en suspension dans l’eau, en particulier les débris planctoniques en cours de chute, et les empêchent de se déposer dans les régions qu’ils balayent; de plus, ils affectent les sables, parfois les graviers ou les petits galets, surtout dans les mers épicontinentales à forts marnages, comme la Manche, ou les plateaux continentaux qui leur sont associés, la mer Celtique par exemple. Celle-ci offre les plus beaux exemples de vastes bancs de sable, de dunes hydrauliques et de rides de courant, le tout constitué de sable – particulièrement de débris de coquilles – en cours de migration, et transporté en saltation ou en roulage sur le fond. Les courants de marée sont alternatifs, mais rarement symétriques en un point donné: le plus souvent, l’un des deux termes l’emporte, ce qui fait que les sédiments sont soit menés à la côte, soit peu à peu conduits vers l’accore, d’où ils basculent sur la pente continentale, et cheminent, canalisés dans les ravins et les canyons, jusqu’aux plaines abyssales.

Les houles constituent un agent important de façonnement de la côte et du prélittoral, et leur action fournit des débris terrigènes grossiers ou fins à la sédimentation sur le précontinent. Aux faibles profondeurs, il est hors de doute que l’action de la houle se combine à celle des courants pour assurer le transport des débris. Mais la majeure partie des plateaux continentaux se situe à des profondeurs telles que beaucoup de chercheurs nient que les houles, même les plus longues, puissent encore y avoir une influence. On notera cependant qu’aussi bien des recherches théoriques que des observations de praticiens incitent à reporter à des profondeurs importantes (150 m au moins) la limite de l’action des houles, ce qui est corroboré par le fait que les plans de vagues, établis en admettant un frottement sur le fond dès ces profondeurs-là, rendent bien compte de la réalité; or, l’influence du fond sur les vagues a nécessairement pour corollaire une influence des vagues sur le fond. Comme les tempêtes les plus fortes, qui seules sont susceptibles d’engendrer à longue distance des houles de longue période, sont beaucoup plus abondantes dans les zones tempérées et froides, il en résulte une plus importante migration du sable dans ces régions, et donc une plus grande perte de sédiments par le plateau continental au profit de la pente et des plaines abyssales.

Sédimentation détritique et sédimentation biologique

Les sédiments qui se déposent ou circulent sur le précontinent sont essentiellement d’origine détritique ou organogène. Les éléments détritiques sont issus de l’attaque des roches, soit par l’érosion marine, soit sur le continent. Dans le premier cas, il s’agit, d’une part, des matériaux libérés à proximité du littoral par l’action des houles, d’autre part, de ceux mis en mouvement par l’action des organismes perforants (lithophages) qui fragilisent les roches et libèrent les menus fragments qui donnent prise aux courants. Mais la majeure partie des éléments détritiques provient de l’érosion subaérienne, et ce sont les fleuves ou le vent qui l’apportent à la mer. Il en résulte que la compétence des fleuves qui débouchent sur chaque plateau continental règle la fourniture des débris à celui-ci, et que, pendant les périodes de calme tectonique et climatique (biostasie) où la végétation fixe les sols et absorbe les eaux, où les fleuves n’apportent donc guère que des sédiments fins, tous ceux des plateaux continentaux où l’agitation des eaux ne permet pas le maintien de ces sédiments ne reçoivent plus aucune sédimentation terrigène, et sont par conséquent couverts de sédiments hérités de périodes plus troublées, ou de sédiments organogènes.

Ces derniers se regroupent en deux types principaux:

– Les organismes planctoniques fournissent des débris (calcaires ou siliceux) qui tombent en pluie sur toute l’étendue des océans, mais qui, sur le précontinent, ne demeurent sur place que là où le transport latéral est négligeable, c’est-à-dire principalement sur les interfluves de la pente continentale. Dans beaucoup de régions, ce sont surtout des boues à globigérines qui s’accumulent lentement au-delà de la profondeur, probablement assez importante, jusqu’à laquelle les plus fortes houles peuvent encore remanier les sédiments les plus fins.

– Les organismes coquilliers qui vivent sur le fond, ainsi que les algues calcaires (limitées aux faibles profondeurs où l’ensoleillement est suffisant pour elles), fournissent des débris que leur cheminement sur le fond sous l’action des divers types de courants brise peu à peu; ces «coquilles brisées» caractérisent les fonds suffisamment bien balayés pour que les particules fines terrigènes ne puissent s’y maintenir.

Par ailleurs, les régions chaudes abritent des coraux [cf. RÉCIFS] qui construisent d’imposants édifices dans les eaux ensoleillées; ces récifs coralliens forment des barrières qui retiennent des sédiments de toutes sortes, organogènes et détritiques, et qui, morcelant et bordant les plateaux continentaux, y favorisent la sédimentation et ralentissent les migrations vers la pente, qui, de ce fait, est souvent plus raide qu’ailleurs.

Sur le plateau continental, les conditions d’agitation de la mer varient grandement d’un secteur à l’autre. La disposition des sédiments (fig. 2) reflète cette variété; ils sont répartis, granulométriquement, en fonction des mouvements de la mer au ras du fond. Les anciens auteurs estimaient que l’agitation devait diminuer assez régulièrement avec la profondeur, et le schéma classique de répartition des sédiments plaçait les plus grossiers d’entre eux aux faibles profondeurs, là où la houle est très efficace, la granulométrie décroissant vers le large quand la profondeur croît.

Une meilleure connaissance de la réalité a montré que si ce schéma est souvent valable dans la partie interne du plateau continental, là du moins où la présence de reliefs ne le perturbe pas, il cesse de l’être quand on approche de l’accore, où bien souvent des sédiments grossiers réapparaissent. Tout se passe comme si l’agitation de l’eau au ras du fond retrouvait là de fortes valeurs, comparables à celles du littoral. Or, cette agitation n’est pas limitée à l’accore: elle se manifeste, par la présence de graviers et de sables grossiers, sur presque tout le plateau continental externe, et en particulier sur les reliefs, souvent très modestes pourtant, qui l’accidentent, alors que les dépressions abritent des sédiments plus fins. On est tenté d’expliquer cette disposition par une accentuation des courants (généraux et de marée) au voisinage de l’accore, mais la grande différence qui existe entre les sédiments des dépressions et ceux des reliefs, pour des écarts de profondeur souvent minimes, conduit plutôt à l’attribuer au frottement des houles longues, d’autant que la répartition des vases connaît de sensibles variations saisonnières, que les courants n’expliqueraient pas.

Sur la pente continentale, la situation est inverse: les sédiments les plus grossiers se rencontrent fréquemment dans les vallées, qui servent d’itinéraires aux matériaux en transit, alors que les interfluves, qui ne reçoivent aucun apport latéral, mais seulement la sédimentation en pluie (détritique ou organogène), sont tapissés de sédiments très fins.

Influence des variations du niveau de la mer

Le niveau de la mer varie, dans le monde entier, sous l’influence des modifications de la contenance des cuvettes océaniques, dues à la dérive des continents, ou sous celle de la capitalisation d’eau dans les glaciers pendant les périodes froides. Le premier type de variation est très lent, le second très rapide; mais, en ce qui concerne les précontinents actuels, les variations rapides du niveau ne sont intervenues qu’au cours d’une période récente, le Plio-Quaternaire, pendant laquelle, il est vrai, les plateaux continentaux ont été affectés souvent, probablement plusieurs dizaines de fois, par des baisses importantes de l’eau (cf. ère QUATERNAIRE). La place du niveau de la mer par rapport à la croûte continentale peut aussi être, localement ou régionalement, affectée par des mouvements tectoniques. L’ensemble de ces causes fait que la morphogenèse sous-marine, qui a pu au cours de certaines périodes géologiques régner seule sur les plateaux continentaux, n’est à l’heure actuelle que l’un des éléments d’explication de leurs formes. De plus, bien que seule la partie tout à fait supérieure des pentes continentales soit susceptible d’avoir été exondée au cours du Plio-Quaternaire, l’interdépendance entre les deux parties du précontinent est telle que le modelé des pentes a été bouleversé par le nouveau régime affectant les plateaux. L’émersion totale des plateaux continentaux, qui, sauf pour les plus profonds d’entre eux, semble s’être produite plusieurs fois, n’est qu’un cas particulièrement spectaculaire des modifications de régime provoquées par le changement du niveau de la mer. Une simple diminution de la profondeur d’eau suffit déjà à provoquer de sérieux remaniements.

Modifications du régime marin

Les régimes des marées et des courants, ainsi que l’influence des houles sur le fond, sont très fortement affectés par une variation de l’épaisseur de la tranche d’eau. Aussi toute baisse eustatique, même limitée et n’aboutissant pas à une exondation généralisée, provoque-t-elle des remaniements importants des sédiments. En particulier, la zonation granulométrique des sédiments, qui est liée pour partie à la profondeur d’eau, est décalée vers le large; il en résulte que la zone des vases fines, ainsi repoussée vers l’accore, ne peut s’y maintenir à cause des conditions propres au plateau continental externe, et disparaît de la carte: les éléments fins sont évacués vers la pente continentale. Pour les éléments plus grossiers, leurs errances épisodiques sous l’action des houles les plus longues sont d’autant plus fréquentes que la profondeur est moindre, et, comme ces migrations désordonnées aboutissent plus ou moins vite à les faire basculer sur la pente, la baisse du niveau multiplie ces accidents et dépouille le plateau d’une bonne part de ses sédiments non consolidés. Au total, une simple baisse eustatique de quelques dizaines de mètres se répercute donc sur tout le plateau, dont le tapis sédimentaire meuble devient partout plus grossier. Indirectement, les conséquences se répercutent sur la pente, dont les vallées (ravins et canyons) font transiter une masse de sédiments beaucoup plus considérable qu’en période de haut niveau marin, et sont donc façonnées beaucoup plus vite.

Émersions et morphogenèse subaérienne

Les régions que la baisse du niveau fait émerger sont beaucoup plus transformées encore: toutes passent, pendant une période plus ou moins longue, par un stade littoral, au cours duquel elles sont successivement exposées à la plus vive action des houles. Le littoral, au cours de la régression, est ainsi progressivement transféré jusqu’à l’accore, peut-être au-delà. Les baisses de niveau très lentes antérieures au Plio-Quaternaire, dues à des modifications des bassins océaniques, permettaient un façonnement littoral très complet des divers traits de côte successifs. Les oscillations chaotiques du niveau de la mer pendant le Plio-Quaternaire, au contraire, n’ont permis que des séjours très brefs de la côte à la plupart des niveaux, et la morphogenèse littorale a rarement pu effacer les traces superficielles des façonnements précédents; il n’en reste pas moins que l’exportation des sédiments fins vers le large a été quasi générale et que presque partout les vasières actuelles des plateaux continentaux se sont entièrement reformées à l’Holocène, d’où leur minceur et leur fragilité. De ces stationnements du littoral à divers niveaux sur le plateau continental ou au sommet de la pente, il reste des traces nombreuses, plages, cordons littoraux, falaises, aujourd’hui dégradés mais encore reconnaissables, et exerçant éventuellement une inflvence sur la circulation des eaux au ras du fond.

L’émersion proprement dite soumet l’ancien fond de mer à la morphogenèse subaérienne. C’est alors que les effets du climat sont les plus intenses: dans les régions de climat désertique (chaud ou froid), les vents, d’autant plus violents qu’on reste à proximité de l’océan, remanient les abondants sables fins abandonnés sur le plateau et les accumulent en dunes éoliennes en donnant aux grains un façonnement typique. Dans les régions humides, le ruissellement crée, à côté des rivières venues des terres émergées depuis longtemps, rivières qui traversent «en étrangères» la plaine littorale, tout un réseau fluviatile nouveau, relativement peu hiérarchisé parce qu’il n’a guère le temps d’évoluer entre deux transgressions. Toutes ces rivières façonnent des vallées, à peu près selon la plus grande pente de la plaine littorale, y apportent des alluvions venues d’amont, y construisent des terrasses littorales, et exploitent le bâti structural hérité des variations anciennes de la sédimentation marine, c’est-à-dire les alternances de couches tendres et dures issues tantôt de la sédimentation terrigène, tantôt de la sédimentation organogène. Dans la monotonie ancienne, l’émersion introduit donc une certaine diversité et donne au paysage l’allure de celui des bassins sédimentaires classiques, avec cuestas, percées importantes, dépressions périphériques à la bordure du massif ancien [cf. BASSIN SÉDIMENTAIRE]. Lors du retour des eaux marines, cette diversification du relief engendrera une sédimentation différentielle, en fonction des différences d’agitation entre les reliefs et les dépressions.

Sous les climats froids (et la moindre gelée suffit à faire d’un climat tempéré un climat froid quand elle s’applique à un paysage qui, submergé jusque-là, n’a jamais connu le gel et va donc lui être très sensible), la gélifraction agit intensément sur les sédiments marins déjà émergés, ainsi que sur les quelques têtes de roche qui peuvent faire saillie au-dessus du paysage essentiellement meuble de la plaine littorale. La rupture des cimentations encore imparfaites et la modification de granulométrie qui résulte du fractionnement des particules favorisent le transport par les fleuves et l’évacuation des débris vers le large. Du fait qu’au cours du Plio-Quaternaire les baisses du niveau de la mer ont généralement été dues aux glaciations, et qu’elles ont donc coïncidé dans le temps avec des refroidissements climatiques généralisés, il résulte que les climats froids (et humides à cause de la proximité de la mer) ont affecté beaucoup de plateaux continentaux des régions aujourd’hui tempérées, et ce régime à forte gélifraction et à fort entraînement par ruissellement est responsable du façonnement de la plupart d’entre eux, notamment devant l’Europe occidentale.

Enfin, un certain nombre de plateaux continentaux ont été, au cours du Plio-Quaternaire, envahis postérieurement à leur émersion par de grands glaciers, calottes glaciaires débordant frontalement sur eux ou, le plus souvent, langues glaciaires concentrées qui cheminaient en creusant de profondes auges et en construisant des arcs morainiques. Là, le relief a été plus sérieusement remanié qu’ailleurs, avec une diversification considérable et, de plus, la création de dépressions fermées importantes qui constitueront, une fois la mer revenue, des pièges à sédiments fins. La mer de Barents semble représenter le plus bel exemple de plateau continental ainsi façonné.

C’est devant les plateaux continentaux qui, pendant leurs émersions plio-quaternaires, ont été soumis à des climats froids et humides à forte gélifraction et à ruissellement saisonnièrement intense que l’on trouve les plus beaux canyons fluviatiles [cf. CANYONS SOUS-MARINS] hérités de ces périodes froides. En effet, la fourniture des sédiments, et en particulier des sédiments assez grossiers (sables, graviers, mais aussi galets, parfois venus de fort loin, apportés par les fleuves jusqu’à l’accore), a été particulièrement abondante dans ce milieu-là. Alors qu’auparavant les pentes continentales n’étaient que ravinées localement par suite de l’instabilité des sédiments fins qui y tombaient en pluie et déclenchaient de temps en temps des éboulements en masse générateurs de ravins médiocrement encaissés et non hiérarchisés, le traumatisme eustatico-climatique a conduit vers l’accore une masse importante de sédiments. Transportés par les fleuves, c’est seulement à leurs embouchures que ces sédiments ont été jetés à l’accore, et, du fait de leur rassemblement en certains points favorisés, ils ont utilisé pour dévaler la pente certains itinéraires préférentiels. Ils ont suivi les mieux situés des ravins préexistants et les ont transformés en des canyons fluviatiles profondément encaissés, dont la disposition reflète celle des rivières de la plaine littorale (fig. 3).

Le modelé du précontinent

Divers types d’équilibre sont possibles entre la sédimentation et l’érosion. Les sources des sédiments sont variées et, selon la façon dont le sédiment parvient en chaque point, on peut distinguer trois types de fourniture:

– La formation sur place de sédiments meubles concerne les débris des organismes ayant vécu sur le fond et les produits de la désagrégation locale; elle est très variée selon les conditions locales du milieu, mais dans l’ensemble les menus reliefs du plateau continental paraissent plus favorables que les dépressions à la vie des animaux à coquilles, de même qu’en période d’émersion c’est sur ces reliefs que l’on a le plus de chances de trouver des roches consolidées susceptibles de se désagréger. Les conditions climatiques sont ici importantes pour régler aussi bien l’abondance des espèces pendant les transgressions que l’intensité de la désagrégation pendant les régressions.

– L’arrivée en pluie concerne les débris terrigènes les plus fins (argiles et limons), les débris planctoniques et les sédiments glacio-marins; elle est relativement indépendante des conditions topographiques ou bathymétriques, et liée au contraire aux conditions climatiques.

– L’apport latéral est le fait du vent et des fleuves pendant les périodes d’émersion, celui des courants et des houles longues pendant la submersion; il dépend surtout des conditions topographiques, malgré les apports à contre-pente possibles en milieu sous-marin, mais il est lié également, surtout en période d’émersion, aux conditions climatiques.

Les sédiments ainsi formés ou apportés ne se maintiennent que là où aucun mode de transport n’a assez de compétence pour les déplacer. Or, les plus fins d’entre eux sont susceptibles, après s’être déposés en milieu calme, d’être remis en suspension lors de fortes marées ou de fortes tempêtes pour aller retomber en pluie, soit sur le plateau, soit sur la pente. Ces remises en mouvement, fréquentes, des dépôts fins entraînent une remarquable homogénéité des vases sur chaque plateau continental, mais, de plus, ces errances désordonnées ont à terme un effet certain: la migration progressive du fin vers les régions assez profondes pour qu’il ne soit plus remis en suspension, c’est-à-dire vers les interfluves de la pente continentale.

Le transport latéral, lui, a pour effet de balayer les reliefs et d’en exporter les éléments fins et moyens, notamment les coquilles brisées, ainsi que le montrent les analyses granulométriques que l’on peut opérer sur les éléments calcaires des sédiments du plateau: les reliefs ont toujours des éléments calcaires plus grossiers, comprenant beaucoup de coquilles intactes, alors que les dépressions ne comportent que des débris assez menus, de la taille des sablons ou des limons, qui manifestement y sont parvenus latéralement, par déflation ou vannage des sédiments des lieux où vivaient les organismes.

Les dépressions concentrent donc les sédiments mis en route par cheminement sur le fond, comme, en partie du moins, ceux remis de temps à autre en suspension. Dans le cas, en fait assez rare, des dépressions fermées (comme celles des plateaux jadis englacés), les sédiments y sont piégés définitivement et la dépression se comble peu à peu. Plus couramment, la dépression est une ancienne vallée fluviatile, en pente vers l’accore, et il se peut qu’elle soit encore parcourue par des courants portant vers le large (dans la mesure, par exemple, où toute houle du large comporte un modeste, mais réel, déplacement de la masse d’eau concernée en direction de la côte, et où il faut par conséquent que soit assuré, au-dessous du niveau de base de chaque houle, un retour de l’eau vers le large). Elle fera donc cheminer vers l’accore les sédiments sous-marins par le même itinéraire où cheminaient pendant les régressions les alluvions fluviatiles, et en les conduisant aux têtes de ces mêmes canyons que les régressions ont façonnés et qui s’entretiendront en période de haut niveau marin par ces apports sédimentaires.

Ce mode de transport dans les vallées et les canyons, qui concerne des sédiments assez grossiers, ne doit pas être confondu avec le transport, dans les ravins de la pente, des sédiments fins déposés en pluie sur les interfluves de celle-ci et qui, très rarement mais très brutalement, s’éboulent en courants de turbidité entretenant les ravins, sans leur permettre de s’approfondir beaucoup (cf. courants de TURBIDITÉ et GLISSEMENTS SOUS-AQUATIQUES): en effet, les sables et graviers qui cheminent dans les canyons le font sinon en permanence, du moins selon un rythme saisonnier et de façon d’autant plus efficace sur la vallée que ces sédiments sont plus gros; c’est là ce qui permet aux canyons d’avoir un encaissement sans commune mesure avec celui des ravins, et, accessoirement, de capturer certains de ces ravins, d’établir un début de hiérarchisation et de servir, dans la partie inférieure de leur cours, d’itinéraires pour des courants de turbidité venus des ravins. On remarquera, à ce propos, que les difficultés qu’il y a à opérer des prélèvements juste dans le fond des canyons permettent rarement de tomber sur la voie, relativement étroite, où circulent les sables, et font que l’on trouve le plus souvent les traces des courants de turbidité, qui occupent une beaucoup plus grande largeur; c’est ce qui a fait croire longtemps que les canyons étaient façonnés essentiellement par des courants de turbidité très épisodiques, alors qu’il est maintenant acquis que leur façonnement est dû au cheminement presque incessant des éléments sableux et graveleux venus du plateau continental.

Il existe donc deux grandes variétés de précontinents: ceux où domine la sédimentation «verticale», qui tombe en pluie et tend à tout ennoyer dans sa monotonie, et ceux où l’emportent les remaniements latéraux, sur lesquels se développe le contraste entre reliefs résiduels et vallées.

Là où domine la pluie sédimentaire, chaque époque fournit une épaisseur de sédiment à peu près identique pour toutes les zones du plateau ou de la pente. Les éléments de base – débris terrigènes fins, débris planctoniques et, éventuellement, sédiments glacio-marins – parviennent en mêmes quantités sur tous les points. En pratique, ce schéma trop simple est modifié de deux façons. D’une part, les trois composants de la pluie sédimentaire sont plus abondants près du continent (pour les sédiments terrigènes) ou au-dessus du plateau (pour les débris planctoniques) qu’au large. D’autre part, l’agitation de la mer, tout en étant, par hypothèse, assez modérée pour laisser dominer ce type de sédimentation, suffit à remettre en mouvement une part appréciable des sédiments déposés aux moindres profondeurs. Au total, la couche sédimentaire représentative de chaque époque va en s’épaississant de la côte vers l’accore, puis en s’amincissant de l’accore vers les grands fonds. Le maximum de sédimentation est donc atteint de part et d’autre de l’accore, et cette surcharge sédimentaire entraîne une subsidence quasi permanente de l’ensemble du précontinent, l’axe de subsidence maximale étant à peu près à la verticale de l’accore; tout le rebord du continent ploie par conséquent, les terres émergées tendant au contraire, par suite des progrès de l’érosion, à s’alléger. C’est là le principe de la flexure continentale (J. Bourcart, 1927).

Mais, sur la pente elle-même, la plus grande abondance des sédiments sur la partie supérieure provoque un accroissement de l’angle de la pente, incomplètement compensé par la subsidence plus importante du sommet. Lorsque la pente sur laquelle les sédiments peuvent, compte tenu de leur granulométrie et de leur cohésion, se maintenir est par trop abrupte, des éboulements catastrophiques se produisent, qui entraînent l’excédent de sédiment, sous forme de courants de turbidité, vers la base de la pente (glacis continental) et l’y entassent. Cette seconde zone de forte sédimentation engendre au pied de la pente un second axe de subsidence, plus marqué que le premier. On voit là l’origine des deux «géosynclinaux» qui soulignent généralement les rebords des continents: l’un, le «miogéosynclinal», situé sous le rebord du plateau continental (parfois en retrait par rapport au rebord, quand les conditions d’agitation à l’accore sont telles que le maximum de sédimentation est obtenu sur le milieu du plateau); l’autre, l’«eugéosynclinal», situé sur le bord des plaines abyssales (fig. 4).

En surface, un plateau continental qui est l’objet d’une sédimentation essentiellement verticale tend à conserver des formes très molles, en raison de la régularité de la sédimentation. S’il a, dans une phase antérieure, été bouleversé par une baisse de niveau de la mer, voire par une émersion totale qui en aura diversifié le relief, cette diversification persiste puisque les saillants reçoivent autant de sédiments que les creux, mais les irrégularités mineures sont progressivement estompées et toutes les formes s’amollissent.

La sédimentation verticale domine, aujourd’hui, d’une part dans celles des régions tropicales dont la vie planctonique est abondante et où l’agitation de la mer est généralement médiocre, d’autre part dans les régions sur lesquelles les glaces de mer formées sur les plages circumpolaires exportent vers le large des sédiments glacio-marins, qui tombent au hasard et sont trop grossiers pour être remaniés par les courants. Mais elle a concerné autrefois bien d’autres régions: avant le Plio-Quaternaire, c’est-à-dire avant la période des oscillations brutales du climat et du niveau de la mer, ce régime était celui des précontinents d’Europe occidentale. Ils étaient alors le lieu d’une sédimentation concordante très peu inclinée sur les plateaux continentaux et d’une sédimentation fine empâtante sur les pentes continentales; ces dernières ne comportaient pas encore à cette époque, semble-t-il, les canyons qui les accidentent aujourd’hui.

Là, au contraire, où l’emportent les remaniements latéraux, le relief se diversifie, par une distinction qui s’établit entre les itinéraires préférentiels des migrations de sédiments, c’est-à-dire les vallées, et les points hauts du paysage. Ceux-ci, qui ne subissent qu’une déflation affectant leurs sédiments les plus fins, restent tapissés seulement d’éléments relativement grossiers, hérités de phases antérieures ou produits sur place par les organismes vivants.

Sur le plateau, c’est à la faveur des émersions que s’organise le mieux le réseau des vallées, qui n’atteint qu’un médiocre degré de hiérarchisation; mais il semble bien qu’il continue à servir quand le niveau de la mer remonte et que ces vallées fluviales guident encore les cheminements sous-marins. Elles servent d’abri aux sédiments fins, que les reliefs encadrants protègent contre les houles longues et qui y forment de longues traînées vaseuses contrastant avec les fonds durs des reliefs. On doit seulement signaler que parmi les alluvions de ces vallées, héritées des périodes d’émersion, se trouvent des cailloux et des blocs qui font saillie parmi les vases et valent à certaines de ces dépressions le nom de «trous-cailloux» qui leur est donné par les pêcheurs sud-armoricains.

Sur la pente, au contraire, on doit distinguer deux types de modelés. Celui des interfluves, qui n’ont guère de connections avec le plateau et sont trop profondément situés pour subir des remaniements latéraux par les courants ou les houles, reste partout dominé par la sédimentation verticale: les apports de sédiments fins (le cas échéant, de sédiments glacio-marins) tapissent tout et donnent des formes molles. Le modelé des ravins et canyons, au contraire, provient de remaniements latéraux, qui, dans un cas, résultent du simple éboulement des boues à globigérines et, dans l’autre, du transit des apports venus du plateau. Les canyons sont tapissés, du moins le long de leur axe, de sédiments plus grossiers que ceux des interfluves, et la disposition relative des sédiments et du relief est donc inverse de celle reconnue sur le plateau. Immédiatement en contrebas de l’accore, une étroite zone de transition entre les deux types de modelé présente une disposition assez confuse.

C’est par le jeu de ces diverses formes d’érosion et de sédimentation, par le jeu aussi du déplacement incessant de la ligne de rivage et de l’application successive de la morphogenèse littorale à toutes les parties du précontinent, que ce dernier s’est progressivement individualisé par rapport au continent dont il n’était à l’origine que la marge submergée.

L’extrême variété du poids relatif des divers agents de la morphogenèse, appliquée à des marges continentales dont les conditions géotectoniques étaient déjà très variées au départ, a eu pour résultat le façonnement de précontinents extrêmement différents dont les aspects reflètent leurs conditions de formation.

2. Les types de précontinents

Les modalités du façonnement d’un précontinent sont commandées par le climat, mais la morphogenèse s’applique à un bâti structural qui reflète à la fois les circonstances de la cassure initiale et les tensions ou compressions subies depuis par la marge continentale (fig. 5).

Évolution géotectonique

La fragmentation initiale du bloc continental qui a donné naissance à un océan et à deux nouvelles marges continentales ne s’est jamais faite par une unique cassure, franche et verticale: presque toujours, de multiples failles, plus ou moins parallèles entre elles, accidentent le flanc du continent; et, entre elles, des écailles sialiques s’affaissent, s’étirent, s’avachissent au contact de la croûte océanique, en transformant, sous l’effet des tensions qui prolongent la rupture, la marge continentale en une sorte d’escalier de failles. C’est sur ce bâti déjà complexe que s’effectue la régularisation topographique due aux agents superficiels. Mais l’accumulation de sédiments qui en est le facteur essentiel fait ployer l’ensemble de la marge continentale, et, de plus, y façonne les deux géosynclinaux évoqués précédemment: le précontinent apparaît donc comme «flexuré», après avoir été cassé et tronçonné. Mais il est rare que les tensions durent plus de quelques centaines de millions d’années: tôt ou tard un mouvement inverse se produit, qui soumet le précontinent à une compression. Si le socle sialique n’est pas trop enfoui, c’est une tectonique cassante qui hache le précontinent déjà mûr et en fait une marqueterie de blocs soulevés ou affaissés. Si la sédimentation a été abondante et la consolidation des sédiments imparfaite, le précontinent est plissé, et il se forme des alternances, plus ou moins parallèles au rivage, de chaînons et de dépressions longitudinales: c’est le type californien, appelé par les auteurs locaux continental borderland , où le plateau fait défaut. Enfin, les grands mouvements régionaux de surrection de chaînes de montagnes affectent les précontinents voisins: c’est ainsi que le rebord du plateau continental, à l’est du Kamtchatka, est anormalement peu profond au droit de l’arc des Aléoutiennes, comme s’il avait participé au soulèvement général de cet arc; il est fortement déprimé, au contraire, au droit de la fosse des Aléoutiennes.

Géographie zonale

Pour une large part, l’aspect actuel des précontinents est dû aux climats sous lesquels ils ont été façonnés pendant les derniers millions d’années. Mais la variabilité de ces climats au cours des âges limite pour notre étude la gamme des zones à trois types de climats: froids, tempérés et chauds.

Les précontinents des pays froids

Dans les pays froids, l’élément le plus actif de la sédimentation en pluie est l’apport de sédiments glacio-marins par les glaces flottantes, en provenance des littoraux où les glaces se chargent des éléments épars sur les plages. L’agent le plus actif de remaniement latéral est l’invasion, pendant les périodes froides, du plateau continental par les glaciers. Les relations entre ces deux facteurs déterminent trois types de précontinents.

Là où ont existé des calottes glaciaires, le plateau continental a été porté isostatiquement à des profondeurs importantes, pouvant dépasser 500 mètres. Souvent, le glacier n’a pas couvert la totalité du plateau, qui n’a donc été qu’en partie surchargé; il s’est alors développé, au voisinage de la limite d’extension des glaces, une fissure longitudinale, bien marquée par exemple devant les côtes norvégiennes. Le plateau a été creusé d’auges glaciaires, accidenté par des moraines frontales, jonché de blocs erratiques. On rencontre de tels plateaux en mer de Barents, devant l’archipel arctique canadien, et autour de l’Antarctique. La sédimentation glacio-marine a été insuffisante pour régulariser de tels paysages.

Devant les régions marginales des calottes glaciaires, autour des îles Britanniques ou devant la Nouvelle-Angleterre par exemple, il n’existe pas de fissure longitudinale, et peu d’enfoncement isostatique, car la surcharge a été très faible; les auges sont peu développées, mais de belles moraines frontales peuvent morceler le plateau continental. Sur la pente, les canyons ont pu être façonnés par les eaux de fonte. Ces traits sont bien conservés parce que ces régions marginales ne reçoivent aucune sédimentation glacio-marine.

Devant celles des régions froides qui sont trop sèches pour que des calottes glaciaires s’y soient développées, comme le nord de l’Alaska ou de la Sibérie, la sédimentation verticale domine nettement, et elle a apporté une telle masse de matériaux (généralement sableux parce qu’empruntés à des plages développées dans des roches meubles) que toute autre forme est complètement oblitérée. De plus, les sédiments récents sont si épais que le rebord du plateau est très peu profond: autour de 70 mètres en général. On ne connaît pas de canyons sur les escarpements continentaux.

Les précontinents des pays tempérés

Dans les pays tempérés, l’action du climat est moins exclusive; aussi les données structurales transparaissent-elles d’autant plus aisément que c’est dans cette zone climatique que les montagnes récentes sont le mieux développées. C’est en fonction de l’ancienneté relative des précontinents qu’on peut les partager en larges et en étroits.

Les précontinents larges de la zone tempérée sont ceux qui, situés en bordure de vieux boucliers, sont dérivés de cassures datant de plus d’une centaine de millions d’années. Les uns comportent une faible sédimentation actuelle, parce que les courants y sont forts et les houles actives. Le plateau continental est tapissé de sables reliques, accidenté par des vallées héritées des régressions plio-quaternaires. La pente est profondément incisée par des canyons formés au débouché des rivières lors des régressions les plus marquées. Les types en sont le précontinent sud-armoricain (fig. 3) et celui de la côte est des États-Unis. D’autres, mieux protégés contre les houles ou les courants de marée, reçoivent de plus une forte sédimentation terrigène; ils continuent à s’épaissir rapidement et connaissent une subsidence marquée. Le type en est le précontinent du golfe du Mexique, au voisinage de l’embouchure du Mississippi. D’autres enfin, malgré de forts courants, connaissent une sédimentation abondante d’origine biologique, qui fournit des débris assez grossiers pour se maintenir et assez abondants pour former une couverture continue; le type en est la mer Celtique.

Les précontinents étroits se trouvent le plus souvent en bordure de montagnes jeunes, ou bien le long de failles récentes tronquant des structures plus anciennes. Dans ce dernier cas, ce sont surtout des tensions qui affectent le précontinent, et celui-ci s’affaisse donc plus vite qu’il n’est remblayé par la sédimentation; c’est par exemple, le cas du précontinent de l’ouest de la Corse. Au contraire, lorsqu’il s’agit de chaînes liminaires en cours de surrection, les compressions qui affectent le précontinent le plissent en bordure continentale, du type californien. La sédimentation terrigène, pourtant abondante et aisément piégée dans les dépressions, ne parvient pas à compenser la déformation tectonique et à restituer un véritable plateau continental.

Les précontinents des pays chauds

Devant les pays chauds, les conditions climatiques reprennent le dessus. Devant les pays tropicaux humides, qui sont en état de déséquilibre (rhexistasie), la sédimentation terrigène est forte; il s’y ajoute, à cause de l’abondance de la vie dans les eaux superficielles, une forte sédimentation organogène; au total, comme l’agitation de l’eau est faible, la sédimentation prédomine largement et donne des plateaux continentaux très peu accidentés, sableux, localement vaseux quand la profondeur est plus forte. Il en est de même devant les pays désertiques, mais ici les sédiments terrigènes sont surtout apportés par le vent, et donc beaucoup plus diffus.

Dans les régions équatoriales, qui sont généralement en état de biostasie, les apports terrigènes sont beaucoup moindres, les eaux claires et chaudes abritent une vie abondante, dominée souvent par les coraux. Ceux-ci arment le plateau continental de barrières qui retiennent les sédiments et réduisent encore l’agitation de la mer. Outre une sédimentation organogène intense, il se produit une sédimentation chimique, par précipitation de calcaire. Au total, ces précontinents sont eux aussi très lisses, monotones, et ne présentent d’autres reliefs que ceux qu’engendrent les coraux.

On voit que, dans l’ensemble, les précontinents accidentés sont surtout ceux qui, au cours du Plio-Quaternaire, ont été soit envahis par les glaciers, soit remaniés par un climat périglaciaire humide à gélifraction et ruissellement vigoureux. Ailleurs, la règle est la monotonie de la surface sous un épais manteau de sables ou de débris calcaires.

3. L’exploitation du précontinent

Le précontinent est aujourd’hui suffisamment accessible à l’homme pour apparaître comme le prolongement naturel des terres émergées. Il comporte un certain nombre de ressources minérales superficielles exploitables: les agrégats pour béton, les algues calcaires, les minerais alluviaux (étain), les nodules de fer et de manganèse. Parmi les ressources profondes, les plus immédiatement exploitables sont le pétrole et le gaz naturel. Mais l’exploitation a longtemps porté sur les richesses biologiques (poissons, crustacés, coquilles) pour lesquelles se pose le problème de la surpêche; pour maintenir l’équilibre biologique de telle sorte que l’on puisse puiser dans le stock animal sans l’anéantir, il faut en venir à des solutions nouvelles, dont la «mise en défens», expérimentée depuis lors sous la forme de «cantonnements», n’est que la première approche. Si l’on veut passer de la dépradation à l’élevage, il faut recourir non seulement à la concession à chaque exploitant de terrains dont il aura l’exclusivité, mais aussi équiper chaque «exploitation» ainsi localisée au large en fournissant aux animaux des abris et de la nourriture, en assurant leur défense contre les prédateurs et, plus tard, en sélectionnant des variétés plus productives.

Pour un tel équipement du précontinent, l’armature juridique est encore incertaine: dans les conceptions traditionnelles, la mer était à tout le monde, hormis la vieille notion d’eaux territoriales, définie par la portée des canons d’il y a quelques siècles. Puis, s’est développée l’idée du droit de pêche exclusif des pays riverains jusqu’à une distance variable selon les pays. Mais c’est seulement la Convention de Genève de 1958 qui a attribué aux États les plus proches la juridiction sur le fond des mers (cf. mers ÉPICONTINENTALES); encore reste-il bien des problèmes pendants, par exemple pour les États fédéraux.

Un approfondissement des problèmes juridiques de l’exploitation des précontinents est nécessaire. Mais il est hors de doute que, dans les prochaines décennies, les précontinents passeront de l’état de terre vaine où chacun peut pratiquer ses déprédations à celui de zone rationnellement exploitée, avec un partage de l’espace entre divers produits et divers producteurs, et un souci quasi agricole de maintenir la production à un niveau régulier.

précontinent [pʀekɔ̃tinɑ̃] n. m.
ÉTYM. Mil. XXe (in Larousse 1968); de pré-, et 2. continent.
Sc. Zone des reliefs sous-marins (glacis, pente et plateau continental) bordant un continent.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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